GABON : 283 MILLIARDS DE FCFA DE MANQUE À GAGNER, LES EXONÉRATIONS PASSENT AU CRIBLE

REBECCA FUNDI

Le gouvernement gabonais suspend les avantages fiscaux et douaniers accordés aux opérateurs économiques et lance un audit de leurs contreparties. À fin juillet 2026, ces exonérations représentent 283,277 milliards de FCFA de manque à gagner pour les administrations fiscale et douanière. Derrière ce chiffre se joue une question plus large : jusqu’où l’État peut-il renoncer à des recettes pour soutenir l’investissement, sans compromettre sa propre capacité à financer ses politiques publiques ?

GABON

283 milliards de recettes auxquelles l’État renonce

Le chiffre donne immédiatement la mesure du problème. À fin juillet 2026, les exonérations fiscales et douanières ont représenté 283,277 milliards de FCFA de manque à gagner pour les finances publiques. Dans le détail, 209,239 milliards de FCFA concernent les services des Douanes et 74,038 milliards les services fiscaux. Le gouvernement a décidé, le 8 septembre, de suspendre les effets des conventions et décisions administratives accordant ces avantages et d’interdire l’octroi de nouveaux avantages de cette nature. Ce montant ne constitue pas une dépense budgétaire au sens classique. Il correspond à des recettes auxquelles l’État renonce en accordant des exemptions ou des réductions de droits et taxes. Mais économiquement, la question reste la même : que gagne le pays en échange de ces recettes abandonnées ?

L’exonération n’est pas forcément une mauvaise politique

Il serait pourtant trop simple de présenter toute exonération fiscale comme une perte sèche. Un État peut décider de réduire temporairement certains impôts ou droits de douane pour attirer un investisseur, favoriser l’implantation d’une usine, soutenir un secteur stratégique ou accélérer la création d’emplois. Le principe est celui d’un échange : l’État accepte de percevoir moins aujourd’hui dans l’espoir d’obtenir davantage demain. Le problème apparaît lorsque la contrepartie n’est pas clairement définie, lorsqu’elle n’est pas contrôlée ou lorsque l’avantage fiscal se prolonge alors que les engagements initiaux ne sont pas respectés. C’est précisément ce que l’audit annoncé par le gouvernement doit permettre d’établir.

Que reçoit réellement le Gabon en retour ?

Le gouvernement veut examiner les contreparties liées aux exonérations accordées entre 2023 et 2026. L’objectif est notamment de vérifier les engagements pris par les bénéficiaires et leur impact économique et budgétaire. Dans la Zone d’investissement spéciale de Nkok, les modalités de la campagne d’audit prévoient déjà l’audition des bénéficiaires, des visites de terrain et l’évaluation des engagements souscrits par les investisseurs. Cette démarche pose une question fondamentale : une entreprise bénéficiant d’un avantage fiscal doit-elle simplement être évaluée sur le montant de l’investissement annoncé ? Ou faut-il aussi mesurer les emplois réellement créés, la production effective, la transformation locale, les exportations, les achats auprès des fournisseurs gabonais et les recettes générées indirectement pour l’économie ? C’est là que se trouve le véritable intérêt de l’audit.

Attirer l’investissement sans vider les recettes publiques

Pour le Gabon, la difficulté est de trouver un équilibre. Le pays cherche à attirer davantage d’investissements privés, à développer son industrie et à diversifier son économie. Les exonérations peuvent constituer un outil parmi d’autres pour rendre certains projets plus attractifs. Mais lorsqu’elles se multiplient, elles réduisent mécaniquement la base de recettes sur laquelle l’État peut compter. Or, les finances publiques doivent simultanément supporter les dépenses de fonctionnement, les salaires, le service de la dette, les infrastructures et les politiques sociales. La loi de finances 2026 prévoit d’ailleurs une réserve obligatoire de 295,446 milliards de FCFA, destinée notamment à faire face à une dégradation des hypothèses macroéconomiques. Le texte prévoit également un suivi de l’exécution budgétaire en fonction du niveau de réalisation des recettes.  Dans ce contexte, chaque recette abandonnée doit pouvoir être justifiée par un bénéfice économique identifiable.

Une réforme qui ne date pas de septembre

La question des exonérations n’est d’ailleurs pas nouvelle. Les documents budgétaires gabonais prévoient depuis plusieurs années leur rationalisation, avec notamment la réduction du champ ou de la durée des avantages, le contrôle des contreparties et l’annulation des exonérations accordées en dehors du cadre légal. En septembre 2025, les orientations budgétaires retenues pour 2026 prévoyaient déjà parmi les leviers de mobilisation des recettes l’interdiction des exonérations fiscales, la modernisation de l’administration fiscale et le renforcement du contrôle. L’annonce de septembre 2026 apparaît donc moins comme une rupture que comme une volonté d’accélérer une réforme déjà identifiée.

Le risque d’un choc pour les entreprises

La suspension des avantages fiscaux et douaniers n’est cependant pas sans conséquences pour le secteur privé. Certaines entreprises ont construit leur modèle économique sur des conventions ou des régimes préférentiels. Une remise en cause brutale peut modifier leurs coûts, leurs prévisions d’investissement ou leur capacité à rester compétitives. L’enjeu pour l’État sera donc de distinguer les exonérations qui n’apportent pas les contreparties attendues de celles qui accompagnent effectivement des investissements structurants. Autrement dit, il ne s’agit pas nécessairement de supprimer tous les avantages, mais de savoir lesquels sont économiquement justifiés, pendant combien de temps et sous quelles conditions.

Vers une fiscalité davantage liée aux résultats ?

C’est peut-être la principale leçon à tirer de cette réforme. Plutôt que d’accorder un avantage fiscal sur la seule base d’une promesse d’investissement, le Gabon pourrait renforcer une logique de contreparties vérifiables. Un avantage accordé pourrait ainsi être associé à des objectifs précis : nombre d’emplois créés, montant effectivement investi, niveau de production, part de transformation locale, volume d’exportations ou encore recours aux fournisseurs nationaux. L’entreprise qui atteint ses engagements conserve son avantage. Celle qui ne les respecte pas pourrait voir le dispositif révisé ou supprimé, selon les règles applicables. Une telle approche permettrait de transformer l’exonération fiscale en véritable instrument de politique économique plutôt qu’en simple avantage accordé aux opérateurs.

283 milliards : combien aurait pu rapporter cette somme ?

Le montant de 283,277 milliards de FCFA permet aussi de mesurer l’enjeu en termes d’opportunité. Cette somme représente des recettes auxquelles l’État n’a pas eu accès sur la période considérée. Elle ne signifie donc pas que 283 milliards pourraient mécaniquement être récupérés dès demain : certaines exonérations sont légales, contractuelles ou liées à des politiques d’investissement, et l’audit doit précisément déterminer lesquelles sont justifiées. Mais le chiffre permet de poser une question essentielle : dans un pays qui cherche à financer davantage d’infrastructures, de services publics et d’investissements, combien peut-il encore se permettre de renoncer à percevoir ? La réponse ne peut pas être uniquement comptable. Elle doit également être économique : combien chaque franc CFA d’exonération rapporte-t-il indirectement au pays ?

L’enjeu dépasse finalement les exonérations

La question posée par le gouvernement ne concerne donc pas seulement la fiscalité. Elle touche au modèle économique du Gabon. Si l’État accorde des avantages pour attirer des investisseurs, il doit pouvoir vérifier que ces investissements créent effectivement de la valeur dans le pays. S’ils permettent de produire localement, de créer des emplois, de développer des PME sous-traitantes, d’augmenter les exportations et d’élargir progressivement l’assiette fiscale, l’exonération peut devenir un investissement public indirect. Mais si elle se traduit principalement par un manque à gagner sans contrepartie mesurable, elle devient difficile à défendre dans un contexte de pression sur les finances publiques.

Avec 283,277 milliards de FCFA de manque à gagner à fin juillet, le débat sur les exonérations fiscales et douanières change d’échelle. Le gouvernement veut désormais savoir ce que l’État a réellement obtenu en échange des avantages accordés. La question n’est donc pas simplement : faut-il supprimer les exonérations? Elle est plutôt : combien l’État peut-il renoncer à percevoir, pour quels investissements et avec quelles garanties de retour économique ? Pour le Gabon, l’enjeu sera de trouver cet équilibre : rester suffisamment attractif pour les investisseurs, tout en protégeant les recettes nécessaires au financement du développement. Une exonération peut être un investissement. Mais comme tout investissement public, elle doit pouvoir être évaluée sur ses résultats.

Suivez-nous sur Facebook 

Rebecca FUNDI 

Ne manquez plus
l'essentiel de l'actualité

Recevez chaque jour les dernières informations, analyses et tendances directement dans votre boîte mail.

Share This Article