Belinga : comment faire en sorte que la richesse du sous-sol profite réellement aux provinces ?

REBECCA FUNDI

Le projet Belinga est présenté comme l’un des grands leviers de transformation économique du Gabon. Mais derrière les emplois, les infrastructures et les recettes attendues, une question demeure : quelle part de cette richesse bénéficiera concrètement aux territoires qui abritent les ressources ? Après plusieurs décennies d’exploitation pétrolière, le Gabon peut-il éviter de reproduire avec le minerai les déséquilibres territoriaux associés à son ancien modèle économique ?

Extraire une ressource ne signifie pas développer un territoire

Le débat autour de Belinga ne devrait pas se limiter aux volumes de fer à produire ou aux recettes que l’État pourrait tirer de son exploitation. Il doit aussi porter sur le territoire qui accueille cette richesse. L’Ogooué-Ivindo dispose d’un potentiel minier considérable, mais demeure confrontée à des défis importants en matière d’infrastructures, d’accès aux services, d’emploi et d’activités économiques. Le développement de Belinga place donc la province devant une opportunité historique : faire de l’exploitation de son sous-sol un véritable moteur de transformation locale. Encore faut-il que les retombées dépassent le périmètre de la mine. Car une entreprise peut employer des travailleurs locaux, construire certaines infrastructures et payer des taxes sans que l’économie du territoire producteur ne se transforme profondément. La question centrale devient alors : comment faire passer la richesse minière du sous-sol à l’économie réelle des provinces ?

Le précédent pétrolier comme point de comparaison

Le Gabon dispose déjà d’une longue expérience de l’exploitation des ressources naturelles avec le pétrole. Cette activité a largement contribué aux recettes publiques et à la croissance du pays, mais elle n’a pas empêché la persistance de fortes disparités territoriales. La Banque mondiale souligne d’ailleurs que l’économie gabonaise reste fortement dépendante des ressources naturelles et que les bénéfices de la croissance doivent davantage se traduire en opportunités économiques et en amélioration des conditions de vie. Le problème n’est donc pas nécessairement l’exploitation d’une ressource en elle-même. C’est la capacité à transformer cette exploitation en développement durable et partagé. Le cas du pétrole offre ainsi une leçon importante pour le secteur minier : lorsque les ressources sont concentrées dans un territoire mais que les chaînes de valeur, les emplois qualifiés, les entreprises et les investissements se développent ailleurs, le territoire producteur peut rester essentiellement un lieu d’extraction. Belinga donne au Gabon l’occasion de corriger ce schéma.

L’Ogooué-Ivindo doit-elle devenir un véritable territoire minier ?

Les premiers chiffres communiqués autour de Belinga montrent déjà une volonté d’ancrage local. Lors du premier Forum économique de l’Ivindo, organisé le 26 août 2026 à Makokou, le gouvernement a indiqué que le projet soutenait 1 246 emplois directs, dont 82 % occupés par des Gabonais et 57 % par des ressortissants de l’Ogooué-Ivindo. Le projet prévoit également des actions de formation destinées à renforcer les compétences nationales. Ces données sont importantes. Mais elles posent une deuxième question : que se passera-t-il autour de ces emplois ? Une économie minière locale ne peut pas reposer uniquement sur les postes directement créés par l’entreprise exploitante. Elle doit également permettre l’émergence de transporteurs, d’entreprises de maintenance, de sociétés de construction, de fournisseurs, de restaurants, de structures d’hébergement, de services numériques ou encore de prestataires spécialisés. Autrement dit, le véritable impact de Belinga pourrait se mesurer à la capacité de la province à créer un écosystème économique autour de la mine.

Les PME locales, maillon décisif

C’est probablement l’un des principaux enjeux. Les grands projets miniers mobilisent des besoins considérables. Mais si les entreprises capables d’y répondre viennent majoritairement de Libreville ou de l’étranger, une partie importante de la valeur créée échappera au territoire producteur. La question des PME locales devient donc stratégique. Comment leur permettre d’accéder aux marchés ? Comment les accompagner pour atteindre les standards exigés par les grandes entreprises ? Comment faciliter leur financement ? Comment développer les compétences nécessaires dans la province ? Le projet Belinga prévoit déjà des initiatives en matière de formation et d’emploi. Mais le véritable défi sera de passer de la sous-traitance ponctuelle à la construction de capacités économiques durables. Une PME qui fournit aujourd’hui des services à un projet minier doit pouvoir, demain, travailler pour d’autres secteurs et continuer à exister lorsque le cycle minier évoluera.

Les infrastructures : pour la mine ou pour le territoire ?

Autre question majeure : les infrastructures. Le développement de Belinga nécessite des infrastructures lourdes, notamment dans le transport, l’énergie et la logistique. Le ministère des Mines présente justement ces infrastructures comme indispensables au développement du projet et à sa connexion aux marchés. Mais une question mérite d’être posée : ces infrastructures doivent-elles uniquement servir à transporter le minerai ou peuvent-elles également désenclaver les populations ? C’est toute la différence entre une infrastructure minière et une infrastructure de développement. Une route construite pour relier une mine au réseau national peut également faciliter l’accès des agriculteurs aux marchés. Une amélioration de l’électricité peut soutenir les entreprises locales. Une meilleure connectivité peut favoriser les services, le tourisme et l’éducation. Le défi consiste donc à penser les infrastructures minières comme des infrastructures territoriales, chaque fois que cela est possible.

Des recettes minières qui doivent se voir sur le terrain

La redistribution des revenus constitue l’autre volet du problème. Lorsque les ressources d’un territoire génèrent des recettes importantes, les populations doivent pouvoir identifier concrètement une partie des retombées : écoles, centres de santé, eau potable, routes, électrification, formation professionnelle ou soutien aux activités économiques. Cela ne signifie pas que toutes les recettes minières doivent être directement reversées à la province productrice. L’État doit conserver une capacité de redistribution nationale. Mais cette solidarité nationale ne devrait pas conduire à invisibiliser le territoire qui supporte les contraintes liées à l’exploitation. L’enjeu est donc de trouver un mécanisme permettant de concilier intérêt national et bénéfice territorial. Éviter le « syndrome de l’enclave minière » C’est peut-être le risque majeur. Une enclave minière est un territoire où l’activité extractive fonctionne presque indépendamment du reste de l’économie locale : la mine produit, les infrastructures servent principalement à la production, une partie des travailleurs vient de l’extérieur et les entreprises locales restent faiblement intégrées. Le territoire produit de la richesse sans nécessairement devenir plus riche. Pour Belinga, l’enjeu devrait être précisément d’éviter cette situation. L’Ogooué-Ivindo ne doit pas seulement devenir la province où l’on extrait le fer. Elle doit pouvoir devenir une province où l’on forme, où l’on entreprend, où l’on transforme, où l’on investit et où l’on crée de la valeur.

Belinga peut-il changer le rapport entre ressources et territoires ?

Le gouvernement présente aujourd’hui Belinga comme un projet susceptible de contribuer à la transformation économique du Gabon. Le Forum économique de l’Ivindo a d’ailleurs été conçu autour de cette volonté de faire du projet minier un levier de développement territorial. Mais une ambition ne devient un modèle que lorsqu’elle produit des mécanismes durables. Cela suppose notamment des objectifs mesurables sur la part des marchés attribués aux entreprises locales, la formation des jeunes de la province, l’emploi local, le développement des infrastructures, l’accès aux services essentiels et la création d’activités économiques indépendantes de la mine. Ces indicateurs permettront de répondre à une question simple : Belinga enrichit-il seulement le Gabon ou transforme-t-il aussi l’Ogooué-Ivindo ?

Le véritable héritage de Belinga se jouera après la mine

Un projet minier a nécessairement une durée de vie limitée. Le véritable succès ne sera donc pas uniquement la quantité de minerai extraite pendant plusieurs décennies. Il faudra regarder ce qu’il restera au territoire : des compétences, des entreprises, des infrastructures, des services publics renforcés, une économie diversifiée et une génération de jeunes capables de poursuivre leur activité au-delà du cycle minier. C’est là que le Gabon peut tirer les leçons de son histoire pétrolière. Le défi n’est plus simplement d’exploiter les ressources du sous-sol. Il est de transformer ces ressources en capital humain, en entreprises et en territoires économiquement solides.

Belinga ouvre une nouvelle page pour l’économie gabonaise. Mais cette nouvelle page ne sera réellement différente de la précédente que si le modèle de redistribution change. Le Gabon ne peut pas simplement passer du pétrole au fer en conservant le même schéma : une ressource concentrée, une extraction industrielle et une redistribution dont les effets restent difficiles à percevoir dans les territoires producteurs. La véritable rupture serait ailleurs. Faire en sorte que la richesse extraite du sous-sol contribue directement à construire la richesse du territoire. Si Belinga permet à l’Ogooué-Ivindo de disposer de meilleures infrastructures, de plus nombreuses entreprises locales, de compétences renforcées et d’une économie capable de vivre au-delà de la mine, alors le projet aura dépassé sa dimension minière. Il sera devenu un véritable projet de développement territorial.

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