AFRIQUE : 30 % DES RÉSERVES MINIÈRES, MAIS SEULEMENT 10 % DES REVENUS

REBECCA FUNDI

L’Afrique possède une part considérable des minerais devenus indispensables à la transition énergétique, aux technologies numériques et à l’intelligence artificielle. Pourtant, selon une analyse de Reuters citant la Brookings Institution, le continent détient environ 30 % des réserves mondiales de minerais critiques, mais ne représente que 10 % des revenus mondiaux issus de ces ressources. Un écart qui révèle surtout une faiblesse : l’Afrique extrait beaucoup, mais transforme encore trop peu.

Le paradoxe d’un continent riche en minerais

Cuivre, cobalt, manganèse, lithium, nickel ou encore graphite : les ressources africaines sont au cœur d’une nouvelle bataille industrielle mondiale. Ces minerais sont devenus stratégiques pour la fabrication des batteries, des véhicules électriques, des réseaux électriques, des équipements électroniques et, plus largement, pour certaines infrastructures nécessaires au développement de l’intelligence artificielle. Selon Reuters, l’Afrique concentre environ 30 % des réserves mondiales de minerais critiques, alors que sa part des revenus mondiaux associés à ces minerais ne serait que de 10 %. Le problème n’est donc pas l’absence de ressources. Il se situe davantage dans la capacité du continent à transformer ces ressources en richesse durable.

Extraire ne suffit plus

Pendant des décennies, le modèle dominant a reposé sur l’extraction et l’exportation des matières premières. Or, la plus grande partie de la valeur économique d’un minerai ne se trouve pas nécessairement au moment où il sort de la mine. Elle peut se créer dans le traitement, le raffinage, la transformation industrielle, la fabrication de composants, la logistique, la technologie ou encore les services associés. La Banque mondiale souligne précisément que l’intégration du traitement et de la fabrication dans les chaînes de valeur minières peut permettre aux pays producteurs de générer davantage d’emplois et de développement au-delà des seuls sites d’extraction. Elle insiste également sur la nécessité d’infrastructures fiables, notamment en matière d’énergie, d’eau et de transport. Autrement dit, posséder le minerai ne signifie pas automatiquement posséder la richesse qu’il peut générer.

Une bataille mondiale pour les minerais stratégiques

L’enjeu est devenu encore plus important avec l’intensification de la compétition entre grandes puissances. Les États-Unis, l’Union européenne et la Chine cherchent à sécuriser leurs approvisionnements en minerais critiques. Washington et Bruxelles ont notamment engagé des discussions pour renforcer leurs chaînes d’approvisionnement en minerais stratégiques. Pour l’Afrique, cette compétition représente à la fois une opportunité et un risque. Une opportunité, parce que la demande mondiale augmente et que les pays producteurs disposent d’un pouvoir de négociation potentiellement plus important. Un risque, si cette nouvelle course aux ressources reproduit simplement l’ancien modèle : extraction en Afrique, transformation ailleurs, puis retour sur le continent sous forme de produits à plus forte valeur ajoutée.

Certains pays veulent changer de modèle

Face à cette situation, plusieurs États africains cherchent désormais à imposer davantage de transformation locale. Reuters cite notamment des initiatives visant à développer des capacités de traitement et à limiter l’exportation de certaines matières premières brutes. Le corridor de Lobito, qui relie les zones minières de la RDC et de la Zambie au port angolais, illustre également cette volonté de construire des chaînes logistiques régionales autour des minerais stratégiques. Le Kenya travaille également à développer la transformation locale de ses minerais critiques. Washington s’est récemment engagé à soutenir cette industrie autour du gisement de Mrima Hill, riche notamment en terres rares et en niobium. Le mouvement est donc en train de changer : pour certains pays africains, l’objectif n’est plus seulement d’attirer des investisseurs miniers, mais de négocier leur place dans l’ensemble de la chaîne de valeur.

Le véritable défi : financer la transformation

Mais transformer localement demande beaucoup plus qu’une décision politique. Il faut de l’électricité disponible et compétitive, des routes et des chemins de fer, des ports, des compétences techniques, des capitaux, des laboratoires, des normes et un environnement juridique suffisamment stable pour attirer des investissements industriels. C’est précisément ce qui explique pourquoi l’écart entre ressources et revenus reste aussi important. La Banque mondiale estime que plus de 500 milliards de dollars d’investissements seront nécessaires d’ici 2040 pour répondre à la croissance de la demande mondiale en minerais critiques. La question pour les États africains sera donc de savoir comment attirer ces capitaux sans abandonner une trop grande partie de la valeur créée.

Et le Gabon dans cette nouvelle équation ?

Le sujet concerne directement le Gabon. Le pays dispose déjà d’une expérience industrielle avec le manganèse, notamment à travers la transformation locale, et cherche à développer davantage de valeur autour de ses ressources naturelles. Le développement du fer de Belinga ajoute une nouvelle dimension. Avec ce projet, l’enjeu ne sera pas uniquement de produire et d’exporter du minerai de fer. La question sera aussi de savoir quelle part de la chaîne de valeur, des emplois, des compétences, des services et des activités industrielles pourra être captée au Gabon. La même interrogation vaut pour l’or, le manganèse et les autres ressources du sous-sol. Le Gabon ne pourra pas à lui seul transformer la structure minière du continent. Mais il peut choisir la place qu’il souhaite occuper dans cette nouvelle compétition mondiale.

La richesse se joue désormais après la mine

Le chiffre de 30 % contre 10 % résume finalement un problème beaucoup plus large : celui de la position de l’Afrique dans les chaînes de valeur mondiales. Le continent dispose des ressources dont les industries de demain ont besoin. Mais tant qu’une grande partie de la transformation, de la technologie, du financement et des produits finis se fait ailleurs, une part importante de la richesse continuera de quitter le continent avec le minerai. L’enjeu africain n’est donc plus seulement de savoir combien le continent possède sous son sol. Il est désormais de savoir combien de valeur il peut créer avant que ces ressources ne quittent son territoire. C’est sur cette capacité à transformer ses ressources en industries, en emplois, en compétences et en revenus que se jouera véritablement la prochaine bataille minière africaine.

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