Le Gabon veut renforcer la transformation locale de son or avant son exportation, dans une stratégie qui vise à retenir davantage de valeur sur le territoire. Une orientation qui intervient alors que les exportations d’or brut ont fortement progressé ces dernières années. Mais derrière le raffinage de l’or se pose une question beaucoup plus large : le Gabon peut-il réellement transformer son sous-sol en moteur industriel, plutôt que de continuer à exporter principalement des ressources peu transformées ?

L’or change de statut dans la stratégie minière gabonaise
Pendant longtemps, le pétrole a dominé l’économie gabonaise et concentré une grande partie des revenus tirés du sous-sol. Mais le pays cherche désormais à renforcer le poids des activités minières et à diversifier ses sources de croissance. L’or occupe une place croissante dans cette stratégie. En 2024, les exportations d’or brut du Gabon ont atteint environ 68 milliards de FCFA, contre près de 24 milliards en 2023, soit une progression de 183 %. Cette évolution donne un intérêt particulier à la question de la transformation. Car exporter davantage d’or est une chose. Capturer davantage de valeur à partir de cet or en est une autre.
Le Gabon possède déjà une raffinerie d’or
Contrairement à l’image d’un pays qui serait encore au stade du projet, le Gabon dispose déjà d’un outil industriel. La Raffinerie gabonaise de l’or (ROG) a été inaugurée en juin 2023. Sa capacité annoncée est de 7 à 10 tonnes d’or par an. L’objectif affiché lors de sa mise en service était précisément de permettre au pays d’ajouter localement de la valeur à son or. Le véritable enjeu aujourd’hui n’est donc plus seulement de construire une infrastructure. Il est de faire en sorte que cette infrastructure soit pleinement intégrée à la chaîne de production, de commercialisation et d’exportation du métal précieux. Autrement dit : produire, raffiner, certifier, commercialiser et exporter depuis le Gabon.
Plus l’or est transformé, plus la chaîne de valeur s’allonge
La logique de la transformation locale est relativement simple. Lorsqu’une matière première quitte le pays sous sa forme la moins transformée, une partie importante de la chaîne de valeur se réalise ailleurs : raffinage, certification, négoce, financement, transformation industrielle ou fabrication. À l’inverse, lorsque plusieurs de ces étapes sont réalisées localement, elles peuvent générer davantage d’activités économiques sur le territoire. Dans le cas de l’or, le raffinage ne signifie évidemment pas que le Gabon conservera toute la valeur du métal. Mais il permet de déplacer une étape supplémentaire de la chaîne de valeur vers le territoire national. Cela peut également créer des besoins en compétences spécialisées, en sécurité, en logistique, en certification et en services financiers. La question devient donc celle de la profondeur de la transformation, et non plus simplement celle du volume extrait.
Mais raffiner ne suffit pas à industrialiser
Il faut toutefois éviter un raccourci. Le raffinage constitue une étape de transformation, mais il ne transforme pas automatiquement le Gabon en grande puissance industrielle. Pour aller plus loin, il faudrait également développer autour de l’or des activités de certification, de négoce, de joaillerie, de fabrication de produits finis et de services spécialisés. Autrement dit, le Gabon pourrait chercher à construire progressivement un véritable écosystème aurifère. Le défi serait alors de faire en sorte que l’or extrait du pays ne soit pas seulement raffiné localement avant d’être exporté, mais qu’une partie croissante de la valeur créée autour de ce métal soit également produite au Gabon.
Le précédent du bois montre que la transformation peut modifier un secteur
Cette logique n’est pas totalement nouvelle pour le Gabon. Dans le secteur du bois, l’interdiction de l’exportation des grumes a poussé les opérateurs à développer davantage la transformation locale. Le résultat n’est pas une disparition des exportations de bois, mais une modification progressive de leur composition et de la place occupée par les activités industrielles. Le raisonnement pourrait être appliqué au secteur minier : comment passer progressivement de l’extraction à une chaîne de valeur plus longue ? L’or pourrait constituer un laboratoire intéressant pour cette stratégie.
Or, manganèse, fer : trois minerais, trois niveaux de transformation
La question dépasse d’ailleurs largement le métal jaune. Le Gabon est également un important producteur de manganèse, tandis que le projet de fer de Belinga doit ouvrir une nouvelle phase de développement minier. Le défi sera alors de ne pas reproduire indéfiniment le même schéma : extraire, transporter puis exporter. Pour le manganèse, la question de la transformation locale est déjà centrale dans les ambitions industrielles du pays. Pour le fer de Belinga, l’enjeu sera encore plus important compte tenu de l’ampleur du projet et des infrastructures nécessaires à son exploitation. Cela pose une question stratégique : le Gabon veut-il devenir simplement un grand exportateur de minerais ou construire progressivement une économie industrielle autour de ses ressources minières ?
La transformation a un coût
Mais transformer localement n’est pas une décision gratuite. Une usine de raffinage, une unité métallurgique ou une industrie de transformation nécessitent de l’électricité, des infrastructures, des compétences, des capitaux et une logistique fiable. La compétitivité devient alors déterminante. Si transformer au Gabon coûte beaucoup plus cher que transformer ailleurs, l’obligation de transformation peut fragiliser certains projets ou décourager certains investisseurs. Le pays doit donc trouver un équilibre entre deux objectifs : retenir davantage de valeur sur son territoire et rester suffisamment compétitif pour continuer à attirer les capitaux.
L’électricité et les infrastructures deviennent des enjeux miniers
C’est pourquoi la politique minière ne peut pas être séparée de la politique énergétique et industrielle. Transformer davantage de minerais suppose davantage d’électricité disponible et compétitive. Cela suppose également des routes, des voies ferrées, des ports et des capacités logistiques adaptées. Le projet de Belinga illustre parfaitement cette interdépendance : l’exploitation du minerai nécessite non seulement une mine, mais également des infrastructures capables de relier la zone d’extraction aux marchés. La transformation locale impose donc une vision beaucoup plus large que la simple construction d’une usine.
Le défi sera aussi de créer des emplois qualifiés
L’un des arguments majeurs en faveur de la transformation locale réside dans l’emploi. Une activité d’extraction peut créer des emplois directs, mais les activités industrielles et les services associés peuvent élargir la chaîne des métiers : ingénieurs, techniciens, laboratoires, maintenance, transport, sécurité, finance, certification, commerce international. Le véritable objectif devrait donc être de faire en sorte que la richesse minière génère un tissu d’entreprises gabonaises autour des grands opérateurs. C’est à ce niveau que la transformation peut avoir un effet multiplicateur sur l’économie.
La question des recettes publiques reste centrale
Transformer davantage ne signifie pas automatiquement que les recettes publiques augmenteront dans les mêmes proportions. Les investissements industriels peuvent bénéficier d’incitations fiscales ou douanières. Les coûts de production peuvent être élevés. Et les revenus dépendent également des cours internationaux. L’État doit donc évaluer non seulement la quantité de minerai produite, mais aussi la valeur réellement créée au Gabon. Combien d’emplois ? Quelle part de sous-traitance locale ? Quelle quantité transformée ? Quelle valeur exportée ? Quelle fiscalité générée ? Quelle part des bénéfices reste dans l’économie nationale ? Ces indicateurs sont essentiels pour déterminer si la transformation locale produit réellement l’effet recherché.
L’or comme test de la stratégie « après-pétrole »
C’est finalement là que le sujet de l’or rejoint celui de la diversification économique. Le Gabon cherche à réduire sa dépendance au pétrole en développant notamment les mines, le bois transformé, l’agriculture et l’industrie. Mais diversifier ne signifie pas simplement remplacer une matière première par une autre. Remplacer le pétrole brut par davantage d’or brut ou de minerai brut ne constituerait pas une transformation profonde du modèle économique. La véritable rupture serait de construire autour des ressources naturelles des chaînes de valeur capables de générer davantage d’emplois, de compétences, d’entreprises et de recettes sur le territoire. Le raffinage de l’or constitue donc davantage qu’une opération industrielle. Il peut être le symbole d’une stratégie économique plus ambitieuse : ne plus seulement extraire les richesses du sous-sol, mais chercher à en retenir une part plus importante de la valeur.
Mais pour que cette stratégie fonctionne, le Gabon devra aller au-delà de la raffinerie. Il lui faudra sécuriser l’approvisionnement, développer les compétences, renforcer les infrastructures, améliorer la compétitivité et créer un véritable écosystème industriel autour des minerais. La question n’est donc plus seulement de savoir combien d’or, de manganèse ou de fer le Gabon peut extraire. Elle est de savoir combien de valeur il peut créer avant que ces ressources ne quittent son territoire. C’est probablement là que se jouera une partie de l’après-pétrole.
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Rebecca FUNDI


