À moins de cinq mois de l’entrée en vigueur de l’interdiction d’importer du poulet de chair, prévue pour le 1er janvier 2027, le Gabon mise sur une souveraineté avicole ambitieuse, mais l’écart entre les chiffres annoncés et les besoins réels du pays laisse planer une question légitime : les Gabonais pourront-ils vraiment continuer à manger du poulet une fois cette mesure appliquée ?
Une décision présidentielle qui engage tout un secteur
Tout est parti d’une annonce forte : le 30 mai 2025, lors d’un Conseil des ministres, le président Brice Clotaire Oligui Nguema décide qu’à partir du 1er janvier 2027, l’importation de poulet de chair sera purement et simplement interdite sur le territoire gabonais. Objectif affiché : réduire la dépendance alimentaire du pays, stimuler la production nationale, créer des emplois ruraux et renforcer la souveraineté alimentaire d’un secteur jusque-là massivement tourné vers l’extérieur.
Le chiffre qui change tout : 60 000 tonnes
C’est là que le tableau devient plus complexe. Selon les données rapportées par la presse économique, le Gabon importe aujourd’hui près de 60 000 tonnes de poulet de chair par an, Un volume considérable, qui donne la mesure du défi à relever en un temps record.
Ce que l’État met sur la table
Pour préparer cette transition, l’État a signé, en mai 2026, plus de 775 milliards de FCFA de conventions d’investissement avec cinq partenaires privés internationaux et locaux, dont le groupe turc Hakan Kiran Holding et une association agricole chinoise. Dans le cadre du Plan Opérationnel d’Urgence de la Filière Avicole (POUFA), une première commande historique de 3 millions de poussins d’un jour a été lancée, avec une première livraison de 262 400 poussins attendue dès septembre 2026, distribués à 150 exploitations avicoles privées sélectionnées, chacune devant justifier d’un cheptel minimum de 1 000 têtes.

L’objectif annoncé : 5 000 tonnes par an
C’est précisément ici que le doute s’installe. L’objectif de production nationale fixé par le gouvernement est de 5 000 tonnes annuelles réparties entre la plaine d’Ayémé (3 800 tonnes) et la province du Woleu-Ntem (1 200 tonnes). Un chiffre à mettre en perspective : face à des importations actuelles de 60 000 tonnes par an, la production visée ne représenterait, à ce stade, qu’environ 8 % des besoins actuels du pays, Un écart qui interroge légitimement sur la capacité du secteur à combler le vide, en à peine quelques mois, une fois les frontières fermées au poulet importé.
Des obstacles techniques encore loin d’être résolus
Le défi ne se limite pas aux chiffres de production. L’accès à l’eau demeure l’un des principaux obstacles techniques du secteur, nécessitant la réalisation de nombreux forages avant que les exploitations puissent véritablement monter en puissance. Un recensement national des éleveurs et producteurs de matières premières (maïs, soja) est encore en cours, preuve que la cartographie même du secteur reste, à ce jour, incomplète. De son côté, la SMAG (Société Meunière et Avicole du Gabon), reprise par le groupe AVOS, s’est engagée à produire 3,2 millions de poussins par an et 35 000 tonnes d’aliment pour bétail — un effort notable, mais dont la montée en puissance réelle reste à confirmer sur le terrain.
La vraie question : et si le compte n’y était pas ?
Alors, les Gabonais pourront-ils vraiment continuer à manger du poulet comme avant, une fois l’interdiction appliquée ? Sur le papier, l’ambition est claire et la dynamique enclenchée est réelle : investissements massifs, partenaires internationaux mobilisés, premières livraisons de poussins déjà programmées. Mais l’écart persistant entre une production nationale encore balbutiante et une consommation habituée à 60 000 tonnes d’importations pose une question à laquelle personne, pour l’instant, n’apporte de réponse ferme : que se passera-t-il si la production locale ne suit pas le rythme d’ici janvier 2027 ? Pénurie ? Flambée des prix ? Report de la mesure ? Le compte à rebours est lancé, et le pays n’a plus beaucoup de temps pour transformer une ambition politique forte en une réalité concrète dans les assiettes.
Marie Celine AKANDA
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