Alors que la CEDEAO s’apprête à lancer sa monnaie unique ECO dès 2027, la Guinée refuse de sacrifier son franc guinéen, une monnaie née il y a plus de 65 ans et érigée par le président Mamadi Doumbouya en symbole intangible de l’indépendance nationale.
Une précision qui mérite d’être posée d’emblée
Avant d’aller plus loin, une clarification s’impose : la Guinée utilise le franc guinéen (GNF), sa propre monnaie nationale, et non un « franc CFA guinéen », terme qui prête à confusion. Le franc CFA, lui, est partagé par les huit pays de l’UEMOA (Union économique et monétaire ouest-africaine) et les six pays de la CEMAC en Afrique centrale. La Guinée, tout comme le Nigeria, le Ghana ou la Sierra Leone, a toujours conservé sa propre devise nationale, indépendante du système CFA.
Un attachement quasi charnel à la monnaie nationale
Il y a, dans les mots choisis par le président guinéen, quelque chose qui dépasse la simple politique monétaire. Dans son message au Conseil des ministres du 30 juillet 2026, Mamadi Doumbouya a rappelé que la Guinée « bat sa monnaie depuis plus de 65 ans » et qu’elle a développé une politique monétaire visant à préserver les intérêts de sa population. « La République de Guinée reste attachée à sa souveraineté économique pour continuer à décider de son avenir économique à travers le franc guinéen », a-t-il déclaré, faisant de cette monnaie un élément essentiel d’expression de cette souveraineté.
Des mots qui résonnent comme un serment plus que comme un simple communiqué officiel. Car derrière ce discours se joue une question profondément identitaire : celle du droit d’un peuple à écrire, seul, l’histoire de sa monnaie face à une époque où tant de nations africaines ont vu leur souveraineté monétaire dictée depuis l’extérieur.
Une position ambiguë, entre dialogue et résistance
Le paradoxe est frappant : la Guinée n’a pas claqué la porte de l’ECO. Réunie le 19 juillet 2026, la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO a approuvé la demande de Conakry de rejoindre la Task Force présidentielle chargée du programme de la monnaie unique régionale. Une instance qui doit poursuivre les travaux techniques sur les modalités de mise en œuvre de l’ECO avant le prochain sommet ordinaire, prévu en décembre 2026.
Pour les autorités guinéennes, cette participation aux discussions ne signifie en rien un abandon immédiat du franc national. Une position que résume bien l’économiste et activiste de la société civile Bella Bah : « La Guinée n’a pas intérêt à court terme à intégrer une zone monétaire parce que d’abord, nous devons beaucoup travailler sur notre économie et nous devons beaucoup travailler sur notre capacité de production. » Un aveu de lucidité qui touche au cœur du dilemme guinéen : vouloir participer à la construction régionale, sans pour autant sacrifier une économie encore fragile sur l’autel de l’intégration monétaire.
Le calendrier de l’ECO, un horizon encore incertain
Cette déclaration intervient quelques jours après le 69e sommet ordinaire de la CEDEAO, organisé à Freetown, en Sierra Leone, où les chefs d’État et de gouvernement ont confirmé leur engagement en faveur d’un lancement progressif de la monnaie unique ECO à partir de 2027. Le calendrier adopté prévoit une première phase réservée aux États respectant les critères de convergence macroéconomique fixés par l’organisation régionale, les autres pays pouvant intégrer progressivement le dispositif à mesure qu’ils satisferont aux exigences économiques et financières.
Le franc guinéen coexiste ainsi avec plusieurs autres monnaies nationales dans l’espace communautaire, dont le naira nigérian, le cedi ghanéen, le dalasi gambien, le leone sierra-léonais, le dollar libérien ou encore l’escudo cap-verdien. Un paysage monétaire fragmenté qui illustre, à lui seul, la complexité et la lenteur d’un projet d’intégration vieux de plus de vingt ans.
Une décision qui questionne l’avenir de l’intégration ouest-africaine
Au-delà de la seule Guinée, cette prise de position relance un débat plus vaste et profondément humain : celui du prix de l’unité régionale face au besoin, tout aussi légitime, de garder la main sur son propre destin économique. Les institutions de Bretton Woods, notamment le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, soulignent pourtant une croissance économique soutenue en Guinée ces dernières années, portée par les investissements, en particulier dans le secteur minier, ainsi que par une amélioration de plusieurs indicateurs macroéconomiques.
Ce choix guinéen, loin d’être un simple refus technocratique, s’apparente à un cri de fierté nationale : celui d’un pays qui veut grandir à son rythme, sans jamais renoncer à ce qui, depuis 65 ans, porte le nom et le visage de son indépendance.
Marie Celine AKANDA
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