En RDC, la donnée géologique devient un enjeu de souveraineté économique. Kinshasa veut centraliser les informations sur son sous-sol, multiplier les opérations de cartographie et mettre en place une banque nationale de données. Une stratégie qui pose une question essentielle pour les pays miniers africains, dont le Gabon : peut-on négocier au meilleur prix une ressource que l’État ne connaît pas suffisamment ?

À Kinshasa, la donnée devient une ressource stratégique
La République démocratique du Congo ne veut plus seulement être un pays riche en minerais. Elle veut aussi mieux maîtriser l’information qui permet de localiser, d’évaluer et de valoriser ces ressources. Depuis janvier 2026, un contrat de 180 millions de dollars lie notamment les autorités congolaises à l’entreprise espagnole Xcalibur pour des opérations de cartographie et de relevés géophysiques aéroportés. Le programme couvre plus de 700 000 km² et doit alimenter une future banque nationale de données géologiques, annoncée comme pleinement opérationnelle d’ici la fin de l’année 2026. L’objectif est considérable : mieux connaître les réserves de cuivre, cobalt, lithium, tantale, or et autres minerais stratégiques, réduire les risques liés à l’exploration et disposer d’une information maîtrisée par l’État. La RDC estime aujourd’hui que l’exploration systématique ne couvre qu’environ 20 % de son territoire. Une situation paradoxale pour l’un des principaux territoires miniers du monde.
Celui qui détient l’information détient aussi un avantage dans la négociation
Pourquoi investir autant dans la connaissance du sous-sol ? Parce qu’avant même de négocier une convention minière, il faut savoir ce que l’on possède. La quantité d’un minerai, sa concentration, la profondeur du gisement, son accessibilité, la qualité du minerai ou encore les infrastructures nécessaires à son exploitation influencent directement la rentabilité future d’un projet. Si l’État dispose d’informations précises, il peut mieux évaluer la valeur de la ressource, comparer les propositions des investisseurs et déterminer les contreparties qu’il est en droit d’exiger. À l’inverse, lorsque les données sont anciennes, fragmentaires ou difficiles d’accès, l’asymétrie d’information peut devenir un handicap. C’est précisément le raisonnement défendu en RDC : mieux connaître le sous-sol permet à Kinshasa de négocier davantage en connaissance de cause, plutôt que de dépendre uniquement des informations produites par les entreprises venues explorer et exploiter les gisements.
La RDC veut même contrôler l’accès à ses données
Le projet congolais va plus loin qu’une simple modernisation technique. Kinshasa entend considérer les données géologiques produites comme un actif stratégique de l’État. Le système envisagé prévoit différents niveaux d’accès : certaines informations pourraient être disponibles gratuitement, tandis que les données jugées plus sensibles seraient accessibles contre paiement. Cette orientation traduit une évolution importante : la souveraineté minière ne se limite plus au contrôle des permis ou à la fiscalité. Elle concerne aussi la maîtrise de l’information sur la ressource. La RDC se trouve par ailleurs au cœur de la compétition internationale autour des minerais critiques, notamment entre les États-Unis et la Chine. Dans ce contexte, mieux connaître son sous-sol permet aussi de mieux décider quels investissements attirer, sur quels minerais et dans quelles conditions.
Et le Gabon dans tout cela ?
Le parallèle avec le Gabon est particulièrement intéressant. Le pays n’est évidemment pas dépourvu de données géologiques. Entre 2005 et 2010, un consortium piloté par le BRGM avait déjà conduit un vaste programme d’inventaire minier, de cartographie géologique et de constitution d’une base de données. Mais cet inventaire minier portait sur près de 10 % du territoire. Surtout, le Gabon semble aujourd’hui vouloir renforcer cette connaissance. En février 2026, le ministère des Mines a signé avec le Conseil sud-africain pour les Géosciences un accord prévoyant des évaluations géologiques approfondies sur l’ensemble du territoire, l’analyse des données existantes et la réalisation de nouvelles études pour produire des cartes actualisées des ressources minières. L’objectif affiché est notamment d’identifier de nouveaux potentiels en fer, manganèse, or et autres minerais stratégiques. Autrement dit, la question n’est pas de savoir si le Gabon connaît son sous-sol ou non. La vraie question est plutôt : jusqu’à quel niveau le connaît-il, et cette connaissance est-elle suffisamment précise, actualisée et accessible pour soutenir les décisions économiques de l’État ?
Le Gabon possède déjà un cadre pour valoriser cette information
La réglementation gabonaise reconnaît d’ailleurs explicitement l’importance de cette donnée. L’organisation du ministère des Mines prévoit un Service d’informations géologiques et minières, chargé notamment de gérer et d’alimenter la base de données géologiques et minières, de fournir des informations aux investisseurs et de mettre à disposition certaines données géologiques, géophysiques et géochimiques. Le Code minier reconnaît également à l’État un droit d’information sur les données géologiques, minières, de production et de commercialisation. Il prévoit par ailleurs une participation systématique de 10 %, libre de toute charge et non diluable, dans le capital des titulaires de titres d’exploitation minière, ainsi qu’une participation optionnelle pouvant atteindre 25 %, sous certaines conditions. Le sujet est donc moins celui de l’existence d’un cadre juridique que celui de sa capacité à produire une véritable intelligence minière.
De la donnée au pouvoir de négociation
Une bonne carte géologique ne rapporte évidemment pas directement de l’argent à l’État. Elle ne garantit pas non plus qu’une convention minière sera équilibrée. Mais elle peut modifier le rapport de force. Prenons un exemple simple : si une entreprise sollicite un permis sur une zone dont le potentiel géologique est mal documenté, l’État dispose de moins d’éléments pour apprécier la valeur réelle de l’opération. Si, au contraire, l’administration possède des données actualisées sur la géologie, les ressources potentielles, les infrastructures disponibles et les contraintes environnementales, elle peut mieux apprécier les risques et les avantages du projet. La connaissance devient alors un outil de négociation. Et cette logique dépasse largement le secteur minier. Elle touche à la fiscalité, aux infrastructures, à l’environnement, à l’aménagement du territoire et aux politiques industrielles.
Le véritable enjeu : ne pas laisser la connaissance du sous-sol aux seuls opérateurs
Le risque pour un État riche en ressources n’est pas uniquement de vendre trop peu cher. Il est aussi de dépendre des entreprises privées pour savoir ce qu’il possède réellement. Les compagnies minières ont naturellement intérêt à investir dans l’exploration parce qu’elles cherchent des gisements économiquement exploitables. Mais l’État, lui, doit disposer d’une vision plus large : où sont les ressources ? Quelle est leur qualité ? Quels territoires sont prometteurs ? Quels minerais pourraient devenir stratégiques demain ? Quelles infrastructures seraient nécessaires pour les exploiter ? Et quelle valeur économique peut être créée localement ? La maîtrise de ces informations permettrait au Gabon de passer d’une logique où l’on répond aux opportunités proposées par les investisseurs à une logique où l’État peut aussi identifier lui-même les opportunités et choisir ses partenaires.
Connaître le sous-sol avant de vouloir en tirer davantage
Le Gabon cherche aujourd’hui à développer davantage son secteur minier et à diversifier son économie. Le ministère des Mines affirme notamment vouloir renforcer la contribution du secteur à l’économie nationale et attirer davantage d’investissements. Mais cette ambition pose une exigence préalable : renforcer la connaissance scientifique du territoire. Car attirer des investisseurs ne suffit pas. Encore faut-il savoir précisément ce que l’on possède, où cela se trouve, dans quelles quantités et à quelles conditions il est économiquement exploitable. La RDC semble avoir compris que la bataille minière ne se joue pas uniquement au moment de signer un contrat. Elle commence bien avant, dans les cartes géologiques, les relevés, les bases de données et les capacités d’analyse de l’État.
Avec son programme de cartographie et sa future banque nationale de données, la RDC fait de l’information géologique un instrument de politique minière. Le Gabon dispose déjà d’une base institutionnelle et de données accumulées au fil des années, mais le nouvel accord conclu en 2026 pour approfondir et actualiser la connaissance de son territoire montre que le chantier reste stratégique. L’enjeu n’est donc pas simplement de découvrir davantage de minerais. Il est de faire en sorte que l’État connaisse suffisamment son sous-sol pour ne pas négocier dans le brouillard. Car dans un secteur où se négocient des milliards de francs CFA, la première richesse d’un pays pourrait parfois être moins le minerai lui-même que l’information précise qui permet d’en connaître la valeur.
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Rebecca FUNDI


