Côte d’Ivoire : leçon de rigueur budgétaire le Gabon peut-il en faire autant ?

REBECCA FUNDI

Trois années de programme avec le FMI ont permis à la Côte d’Ivoire de ramener son déficit budgétaire dans la limite communautaire de 3 % du PIB et d’améliorer son risque de surendettement, désormais jugé faible. Reçue ce 8 septembre 2026 par Alassane Ouattara, la représentante résidente du FMI a salué une trajectoire qu’elle qualifie de succès. Derrière cette performance, il n’y a pourtant pas de miracle : mobilisation des recettes, maîtrise des dépenses, gestion active de la dette et réformes structurelles. Autant de leviers qui interrogent directement le Gabon, confronté lui aussi à la nécessité de restaurer ses équilibres financiers.

Côte d’Ivoire

Trois ans pour redresser les équilibres

Le résultat ivoirien est désormais clairement établi. Selon le FMI, la mise en œuvre du programme économique et financier conclu avec la Côte d’Ivoire a permis de ramener le déficit budgétaire à 3 % du PIB en 2025, contre environ 4 % l’année précédente. Dans le même temps, le ratio de dette publique rapporté au PIB a diminué pour la première fois depuis plus d’une décennie et l’évaluation du risque de surendettement est passée de « modérée » à « faible ». Ce sont ces résultats qui ont été mis en avant ce 8 septembre par Aminata Touré, représentante résidente du FMI en Côte d’Ivoire, lors de son entretien avec le président Alassane Ouattara. En fin de mission, elle a estimé que les déséquilibres macroéconomiques ciblés par le programme avaient été résorbés. Mais derrière le chiffre de 3 %, une mécanique budgétaire beaucoup plus large se dessine.

Premier levier : augmenter les recettes plutôt que simplement couper les dépenses

La première leçon ivoirienne tient à la manière dont le rééquilibrage a été engagé. Le FMI souligne que la consolidation budgétaire ivoirienne s’est appuyée sur une mobilisation accrue des recettes intérieures. Dans le cadre du programme, Abidjan a notamment adopté une stratégie de mobilisation des recettes à moyen terme visant à améliorer les recettes fiscales et douanières, avec l’ambition de converger progressivement vers un niveau de recettes fiscales d’au moins 20 % du PIB. La logique est importante. Réduire un déficit uniquement en comprimant les investissements ou les dépenses sociales peut produire un résultat comptable à court terme, mais fragiliser la croissance à moyen terme. La Côte d’Ivoire a donc cherché à agir sur les deux côtés de l’équation : mieux faire entrer les recettes et mieux maîtriser les dépenses. Pour le Gabon, c’est une question particulièrement sensible. Dans un pays où la pression fiscale et la mobilisation des recettes hors pétrole restent des enjeux majeurs, l’amélioration du rendement fiscal pourrait offrir davantage de marges à l’État sans reposer exclusivement sur l’endettement.

Deuxième levier : accepter de revoir les dépenses

La rigueur budgétaire ivoirienne ne signifie pas que toutes les dépenses ont été maintenues. Lorsque les recettes ont été moins importantes que prévu et que les pressions extérieures se sont renforcées, le gouvernement ivoirien a ajusté ses ambitions budgétaires. Le FMI indique que le déficit devrait atteindre 3,8 % du PIB en 2026, contre une cible initiale de 3 %. Pour limiter l’écart, les autorités ont notamment réduit certains investissements publics, ajusté les prix à la pompe et engagé de nouvelles mesures d’administration fiscale. Cette donnée est essentielle pour comprendre la méthode ivoirienne. La discipline budgétaire ne consiste pas nécessairement à respecter coûte que coûte un chiffre chaque année. Elle consiste aussi à réagir lorsque les recettes ou l’environnement économique changent, tout en conservant une trajectoire de moyen terme. Abidjan maintient ainsi l’objectif de revenir au plafond communautaire de 3 % du PIB en 2028.

Troisième levier : gérer activement la dette

Autre élément déterminant : la Côte d’Ivoire n’a pas uniquement cherché à réduire son déficit. Elle a également travaillé sur la structure de sa dette. Le FMI relève notamment la mise en œuvre d’opérations de gestion du passif destinées à réduire les besoins de remboursement à court terme et à lisser le profil des échéances. Cette gestion proactive a contribué, avec la consolidation budgétaire et la mobilisation des recettes, à l’amélioration de l’évaluation de la soutenabilité de la dette. La stratégie de financement ivoirienne prévoit également, à moyen terme, une place importante pour les financements domestiques, avec une proportion moyenne projetée de 68 % contre 32 % pour les financements extérieurs sur la période 2026-2030. Là encore, la leçon dépasse le simple niveau de dette. Il ne suffit pas de savoir combien l’État doit. Il faut aussi savoir à quel coût, auprès de qui, pour quelles échéances et pour financer quoi.

Une croissance qui accompagne l’assainissement

Autre élément qui rend l’expérience ivoirienne intéressante : l’assainissement budgétaire n’a pas été conduit dans une économie en récession. La croissance ivoirienne a atteint 6,5 % en 2025 et le FMI l’anticipait à environ 6 % en 2026. L’institution souligne notamment la contribution de l’investissement, de la consommation, mais aussi de l’expansion des secteurs des hydrocarbures et des mines. C’est une différence fondamentale. Réduire le déficit est beaucoup plus soutenable lorsque l’économie continue à créer de l’activité et des recettes. La Côte d’Ivoire a donc tenté de construire un équilibre entre discipline budgétaire et maintien de l’investissement, même si l’ajustement de 2026 montre que cet équilibre reste fragile.

Et le Gabon dans tout ça ?

C’est ici que la comparaison devient intéressante. Le Gabon ne part pas exactement de la même situation que la Côte d’Ivoire. Les deux économies n’ont ni la même structure productive, ni la même taille démographique, ni les mêmes recettes, ni le même environnement monétaire et financier. Mais les problématiques se rejoignent sur plusieurs points : dette publique, mobilisation des recettes, qualité de la dépense, financement des investissements et nécessité de préserver la crédibilité financière de l’État. Pour Libreville, la question n’est donc pas de copier Abidjan. Elle est de savoir quels mécanismes peuvent être transposés.

Le premier défi gabonais : savoir exactement où va l’argent public

La rigueur budgétaire commence avant même la réduction du déficit. Elle commence par la qualité de la dépense. Chaque franc dépensé doit pouvoir être relié à une priorité : infrastructures, santé, éducation, énergie, emploi, transformation économique ou amélioration des services publics. C’est d’autant plus important que le Gabon cherche simultanément à financer de grands projets et à diversifier son économie. Le risque serait de vouloir tout financer en même temps, alors que les ressources budgétaires et l’accès au financement ne sont pas illimités. L’expérience ivoirienne suggère au contraire une logique de priorisation : protéger les dépenses jugées essentielles, renforcer les recettes et ajuster les autres lorsque les contraintes l’imposent.

Deuxième défi : élargir la base des recettes

Pour le Gabon, la question du pétrole demeure centrale. Une stratégie budgétaire durable suppose donc de renforcer progressivement les recettes non pétrolières : fiscalité, douanes, lutte contre les exonérations injustifiées, élargissement de l’assiette et amélioration du recouvrement. La Côte d’Ivoire a précisément inscrit l’amélioration de l’administration fiscale et l’élargissement de la base taxable au cœur de son programme. Pour le Gabon, cela pourrait être l’un des principaux enseignements à retenir : une économie peut difficilement gagner en souveraineté financière si ses recettes publiques restent trop dépendantes d’un nombre limité de sources.

Troisième défi : faire de la dette un outil, pas une solution permanente

L’endettement n’est pas nécessairement mauvais. Lorsqu’il finance une infrastructure productive, une centrale électrique, une route stratégique ou un projet susceptible de générer des recettes et de stimuler l’activité, il peut soutenir la croissance. Le problème apparaît lorsque la dette sert principalement à couvrir des déficits récurrents sans améliorer la capacité future de l’économie à générer des ressources. C’est précisément pourquoi la trajectoire ivoirienne mérite d’être observée : réduction du déficit, amélioration de la gestion de la dette et maintien d’une capacité d’investissement. Pour le Gabon, l’enjeu sera de démontrer que chaque nouvel emprunt améliore aussi, à terme, la capacité du pays à rembourser.

Le vrai sujet : la discipline peut-elle devenir durable ?

Le succès ivoirien ne repose finalement pas sur une mesure spectaculaire. Il résulte d’une succession de décisions : augmenter les recettes, rationaliser certaines dépenses, gérer activement la dette, préserver les investissements prioritaires et inscrire les réformes dans une trajectoire pluriannuelle. C’est probablement là que se trouve la leçon la plus intéressante pour le Gabon. La rigueur budgétaire n’est pas une opération ponctuelle destinée à satisfaire le FMI. C’est une méthode de gestion de l’État. La véritable question sera donc de savoir si Libreville peut installer cette discipline dans la durée, indépendamment des programmes extérieurs, des échéances politiques ou des variations des cours des matières premières. La Côte d’Ivoire vient de recevoir un signal favorable du FMI : son déficit a été ramené au plafond de 3 % du PIB en 2025, tandis que son risque de surendettement est passé de modéré à faible. Mais le pays n’a pas encore terminé son ajustement : son déficit est attendu à 3,8 % en 2026 et l’objectif de 3 % est désormais repoussé à 2028. Cette nuance rend justement l’expérience ivoirienne plus intéressante. Elle montre que la discipline budgétaire n’est pas l’art de ne jamais dévier d’une trajectoire. C’est la capacité à corriger rapidement lorsque les écarts apparaissent. Pour le Gabon, la leçon pourrait être résumée en trois mots : Recettes. Dépenses. Dette. Augmenter les ressources propres. Mieux choisir les dépenses. Emprunter avec une stratégie. Le défi est désormais de savoir si le Gabon peut, lui aussi, transformer la rigueur budgétaire en méthode durable de gouvernance économique. Car atteindre 3 % une année est une performance. Construire un État capable de tenir durablement ses comptes en est une autre.

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