Guinée : à Dar-es-Salam, le drame d’une décharge identifiée comme dangereuse relance la question de la prévention

REBECCA FUNDI

Au moins 30 personnes ont perdu la vie dans l’éboulement d’une partie de la décharge de Dar-es-Salam, à Conakry, dans la nuit du 22 au 23 août 2026. Provoqué dans un contexte de fortes pluies, le glissement a enseveli plusieurs habitations. Le paradoxe est saisissant : quelques jours avant le drame, les autorités avaient engagé les préparatifs de fermeture du site et sensibilisé les riverains. Cette catastrophe pose donc une question qui dépasse la seule gestion des déchets : que vaut une politique de prévention lorsque les mesures de sécurisation arrivent avant la catastrophe, mais après l’exposition au risque ? 

Guinée

Une nuit qui fait basculer Dar-es-Salam dans le drame

Dans la nuit du samedi 22 au dimanche 23 août, vers 2 heures du matin, une partie de la masse de déchets accumulée sur le site de Dar-es-Salam s’est effondrée après de fortes pluies. Le glissement a atteint des habitations situées à proximité de la décharge, dans la commune de Gbessia, piégeant plusieurs personnes sous les décombres. Selon le bilan provisoire communiqué par le gouvernement guinéen, 30 personnes sont mortes, six ont été grièvement blessées et 16 autres légèrement blessées. Les opérations de recherche et de secours se poursuivaient après l’établissement de ce bilan. Le site est présenté comme la plus grande décharge à ciel ouvert de Conakry. Sa proximité avec des habitations a depuis longtemps nourri les inquiétudes concernant la sécurité et les conséquences sanitaires et environnementales de son fonctionnement. 

Le paradoxe d’une fermeture annoncée avant le drame

C’est probablement l’élément le plus important de cette catastrophe. Le 20 août, soit trois jours avant l’éboulement, les autorités guinéennes avaient rencontré les habitants de Dar-es-Salam pour les sensibiliser à la fermeture programmée de la décharge. Le gouvernement annonçait également le lancement de travaux préparatoires à partir du mois de septembre. Autrement dit, le risque n’était pas totalement absent des préoccupations publiques. La fermeture du site avait déjà été annoncée et faisait l’objet de préparatifs techniques. Mais entre la décision de fermer une infrastructure dangereuse et sa fermeture effective, il existe un délai. À Dar-es-Salam, c’est précisément pendant ce délai que le drame s’est produit. 

Un risque identifié depuis plusieurs années

Le problème de Dar-es-Salam n’est pas apparu avec l’éboulement du 23 août. En juillet 2025 déjà, le Premier ministre Amadou Oury Bah s’était rendu sur le site. À cette occasion, il avait indiqué que le président de la Transition avait souhaité sa fermeture depuis plusieurs années. Des riverains avaient également protesté contre la présence de la décharge et demandé sa délocalisation. Cette chronologie donne une dimension particulière au drame actuel. Elle ne permet pas, à elle seule, d’établir une responsabilité juridique ou administrative dans l’éboulement. Mais elle montre que la dangerosité du site et la nécessité de sa fermeture faisaient déjà l’objet d’une attention publique avant la catastrophe

Quand la prévention se heurte au temps administratif

C’est ici que se situe le véritable enjeu journalistique. Une politique de prévention ne consiste pas uniquement à identifier un risque. Elle suppose de pouvoir agir suffisamment rapidement pour réduire l’exposition des populations. À Dar-es-Salam, plusieurs étapes avaient été engagées : annonce de fermeture, préparation technique et sensibilisation des riverains. Mais la catastrophe est intervenue avant la fermeture effective du site. Le drame pose donc une question plus générale : combien de temps peut-on maintenir une population à proximité d’un risque identifié pendant que les solutions sont encore en préparation ? Cette interrogation dépasse largement les frontières guinéennes.

Les populations les plus vulnérables au premier plan

La catastrophe rappelle également une réalité fréquente dans les grandes villes africaines : les populations les plus exposées aux risques urbains sont souvent celles qui disposent du moins de possibilités pour s’en éloigner. À Dar-es-Salam, des habitations et des installations précaires se trouvaient à proximité immédiate de la décharge. Lorsque la masse de déchets s’est effondrée, les personnes vivant dans cette zone ont été directement exposées. Le risque urbain devient ainsi aussi un problème social. La prévention ne peut donc pas simplement consister à dire aux populations de partir. Elle doit également prévoir où elles vont aller, dans quelles conditions et avec quelles garanties de sécurité.

Des alertes qui interrogent la capacité d’anticipation

Selon les informations disponibles, des habitants avaient reçu des consignes d’évacuation avant le drame en raison des inquiétudes concernant le site. L’Associated Press rapporte également que la fermeture de la décharge était programmée le jour même où l’éboulement s’est produit. Cette concomitance est particulièrement frappante. Mais elle doit être analysée avec prudence. Une alerte ne signifie pas nécessairement que les autorités pouvaient prévoir exactement l’ampleur, le moment ou la forme de l’éboulement. En revanche, elle pose une question légitime sur la gestion du risque : lorsqu’un danger est suffisamment important pour justifier une évacuation, faut-il attendre la fermeture programmée du site pour sécuriser complètement la zone ?

Le problème ne s’arrête pas à Dar-es-Salam

Fermer Dar-es-Salam ne suffira pas à résoudre toute la question des déchets à Conakry. La capitale guinéenne doit continuer à produire quotidiennement des déchets. Une fermeture implique donc nécessairement de disposer d’une solution alternative pour leur collecte, leur transport, leur traitement et leur stockage. Les autorités guinéennes ont annoncé des projets visant notamment à déplacer la gestion des déchets hors des zones densément habitées. Le défi consiste donc à éviter qu’une décharge dangereuse soit simplement remplacée par une autre installation insuffisamment sécurisée.

L’urbanisation transforme les risques en catastrophes

L’affaire Dar-es-Salam révèle aussi une problématique plus large : celle de l’expansion rapide des villes africaines. Lorsque les zones d’habitation progressent autour d’infrastructures anciennes, de décharges, de cours d’eau ou de zones instables, la distance entre les populations et les sources de danger diminue. Un risque qui pouvait autrefois sembler éloigné devient alors un risque résidentiel. La prévention doit donc intégrer l’évolution des villes : planification urbaine, contrôle de l’occupation des sols, gestion des déchets, drainage des eaux pluviales et protection des zones exposées.

La pluie comme déclencheur, pas comme seule explication

Les fortes pluies sont présentées par les autorités comme le contexte immédiat de l’éboulement. Mais réduire le drame aux précipitations serait insuffisant. Une catastrophe résulte souvent de la rencontre entre un phénomène naturel et une vulnérabilité humaine. Ici, la pluie a été le déclencheur, mais la présence d’une importante masse de déchets à proximité d’habitations constitue un élément central de l’exposition au risque. La véritable prévention consiste précisément à réduire cette vulnérabilité avant que le phénomène déclencheur ne survienne.

Après le sauvetage, la question des responsabilités

Dans l’immédiat, la priorité reste celle des secours, de la recherche des personnes encore portées disparues, de la prise en charge des blessés et de l’accompagnement des familles endeuillées. Les autorités guinéennes ont annoncé la mobilisation des services de l’État, de la Croix-Rouge, des forces de défense et de sécurité, des équipes médicales et des populations riveraines. Mais une fois l’urgence passée, une autre étape devra commencer : comprendre précisément les circonstances du drame. Pourquoi l’éboulement s’est-il produit à ce moment précis ? Quelles mesures de sécurité avaient été prises ? Les consignes d’évacuation avaient-elles été suffisamment suivies ? Quelles étaient les conditions d’occupation des abords de la décharge ? Et surtout, quelles mesures de sécurisation restaient à mettre en œuvre avant la fermeture ? Ce sont ces réponses qui permettront de tirer les véritables leçons de Dar-es-Salam.

Une leçon pour les grandes villes africaines

Le drame guinéen dépasse désormais le seul cadre de Conakry. De nombreuses capitales africaines sont confrontées à la croissance démographique, à l’insuffisance des infrastructures, à l’occupation parfois anarchique des espaces urbains et aux difficultés de gestion des déchets. Dar-es-Salam rappelle que le risque urbain ne disparaît pas parce qu’une décision administrative a été prise. Tant qu’une infrastructure dangereuse reste en fonctionnement et que des populations demeurent exposées à ses abords, le risque demeure réel.

L’éboulement de Dar-es-Salam pose finalement une question simple, mais lourde de conséquences : à quel moment une politique de prévention devient-elle réellement efficace ? La Guinée avait engagé le processus de fermeture de la décharge. Les autorités avaient sensibilisé les populations et préparé les prochaines étapes. Pourtant, la catastrophe s’est produite avant que la fermeture et la sécurisation du site ne deviennent effectives. Il serait prématuré d’en tirer des conclusions définitives sur d’éventuelles responsabilités. Mais le drame impose désormais une réflexion sur la rapidité d’exécution des mesures de prévention. Car identifier un risque est une première étape. L’anticiper réellement, c’est faire en sorte que les populations soient mises à l’abri avant que le risque ne devienne une catastrophe.

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