Alors que la Russie renforce sa présence sur le marché céréalier africain, le continent reste largement dépendant des importations de blé pour répondre à sa consommation. Cette dépendance expose les pays africains aux fluctuations des prix mondiaux, aux tensions géopolitiques, aux perturbations climatiques et aux coûts du transport. Derrière la question du pain et des céréales, c’est donc un enjeu beaucoup plus vaste qui se dessine : la capacité de l’Afrique à sécuriser durablement son alimentation.

Une dépendance qui ne se résume pas à la Russie
Le blé occupe une place particulière dans l’alimentation de nombreux pays africains. Pain, pâtes, semoule, biscuits ou produits transformés : sa consommation s’est progressivement installée dans les habitudes alimentaires, alors même que sa production reste concentrée dans quelques régions du continent. Une situation qui oblige de nombreux États à se tourner vers les marchés internationaux pour satisfaire leur demande. L’Afrique devient ainsi particulièrement vulnérable aux évolutions des cours mondiaux et aux perturbations de l’offre. La Russie s’est imposée comme l’un des principaux fournisseurs du continent, notamment grâce à sa capacité à produire et exporter d’importants volumes de céréales. Cette progression commerciale permet à Moscou de renforcer ses relations économiques avec plusieurs pays africains. Mais remplacer un fournisseur par un autre ne garantiepas nécessairement la fin d’une dépendance.
Moscou gagne du terrain sur le marché africain
Depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, la question des céréales est devenue un enjeu géopolitique majeur. La Russie a considérablement renforcé sa place parmi les fournisseurs mondiaux de blé. Pour plusieurs pays africains, ses céréales représentent une source d’approvisionnement importante, notamment en raison de leur compétitivité et de la capacité logistique développée par les exportateurs russes. Cette présence répond à une nécessité alimentaire réelle. Mais elle crée aussi une nouvelle interrogation : l’Afrique est-elle en train de diversifier ses sources d’approvisionnement ou simplement de déplacer sa dépendance ? Une question stratégique, car toute perturbation affectant les principaux pays producteurs peut rapidement se répercuter sur les marchés africains.
Le précédent de la guerre en Ukraine
L’année 2022 a montré à quel point les marchés alimentaires africains peuvent être exposés aux crises internationales. Le conflit entre la Russie et l’Ukraine a perturbé les exportations de céréales et fait craindre une crise alimentaire dans plusieurs régions du monde. Les prix du blé et d’autres produits agricoles ont fortement augmenté, mettant sous pression les pays importateurs. Pour les économies africaines déjà confrontées à une forte inflation alimentaire, le choc a été particulièrement sensible. Cette expérience a rappelé une réalité fondamentale : lorsqu’un pays ne maîtrise pas suffisamment sa production alimentaire, une crise qui se déroule à plusieurs milliers de kilomètres peut rapidement devenir une crise du coût de la vie. Produire davantage : une équation complexe. L’alternative paraît évidente : produire davantage de blé en Afrique.
Mais la réalité agricole est beaucoup plus complexe. Le blé est une céréale particulièrement exigeante en eau et adaptée à certaines conditions climatiques. Sa production reste donc concentrée dans les régions où les conditions agronomiques sont favorables. Des pays comme l’Égypte, l’Éthiopie, l’Algérie, le Maroc ou encore l’Afrique du Sud disposent déjà d’une production significative. Mais elle demeure insuffisante pour couvrir l’ensemble de leurs besoins. Pour réduire durablement les importations, il faudrait donc investir dans les semences adaptées, l’irrigation, la mécanisation, la recherche agronomique, les infrastructures de stockage et les chaînes de transformation. Le problème n’est donc pas seulement de planter davantage. Il faut construire tout un écosystème autour de la production céréalière.
Le climat complique encore le défi
À cette dépendance commerciale s’ajoute une autre vulnérabilité : le changement climatique. Sécheresses, fortes chaleurs, irrégularité des précipitations et dégradation des sols peuvent affecter les rendements agricoles. Or, plusieurs régions africaines sont déjà confrontées à une pression croissante sur les ressources en eau. Vouloir augmenter la production de blé sans tenir compte de cette réalité pourrait donc créer une nouvelle dépendance, cette fois à l’égard de l’irrigation et des ressources hydriques. La stratégie africaine doit ainsi rechercher un équilibre entre production, adaptation climatique et disponibilité des ressources naturelles. Faut-il forcément produire tout le blé consommé ? C’est ici qu’une nuance est nécessaire. L’objectif ne devrait pas nécessairement être de produire 100 % du blé consommé en Afrique. Tous les pays ne disposent pas des conditions nécessaires pour développer massivement cette culture. La véritable question est plutôt celle de la sécurisation de l’approvisionnement. Cela peut passer par une combinaison de plusieurs stratégies : diversification des fournisseurs, constitution de stocks stratégiques, amélioration des infrastructures portuaires et de stockage, développement de productions locales adaptées et soutien aux cultures céréalières alternatives. Autrement dit, la souveraineté alimentaire ne signifie pas forcément l’autarcie.
Diversifier les cultures pour réduire la vulnérabilité
L’Afrique dispose d’un autre levier encore largement sous-exploité : ses propres céréales. Mil, sorgho, maïs, fonio, manioc ou encore certaines variétés locales peuvent contribuer à réduire la pression exercée sur le blé dans certaines habitudes alimentaires. Cette diversification suppose cependant un changement de regard sur les productions locales et un investissement dans leur transformation industrielle. Il ne suffit pas de produire du mil ou du sorgho. Il faut aussi pouvoir les transformer, les commercialiser et les rendre accessibles sous des formes correspondant aux habitudes alimentaires urbaines. La souveraineté alimentaire passe donc également par l’innovation agroalimentaire. Le véritable enjeu : maîtriser la chaîne alimentaire. Le débat sur le blé révèle finalement une problématique plus large. Un pays peut disposer de terres agricoles considérables et rester dépendant des importations s’il ne maîtrise ni les semences, ni les engrais, ni la transformation, ni le stockage, ni la logistique. La souveraineté alimentaire ne se limite donc pas au champ. Elle concerne l’ensemble de la chaîne de valeur. Pour l’Afrique, l’enjeu consiste à développer des systèmes capables d’absorber les chocs extérieurs : hausse des prix, fermeture d’un corridor maritime, guerre, sécheresse ou rupture d’approvisionnement.
La Russie, fournisseur ou partenaire stratégique ? L’arrivée massive du blé russe doit également être analysée avec pragmatisme. Pour les pays africains importateurs, disposer d’un fournisseur compétitif est une opportunité. La Russie peut contribuer à sécuriser une partie des besoins du continent et à limiter les risques de pénurie. Mais une dépendance excessive à un seul fournisseur comporte toujours un risque. L’enjeu pour les États africains est donc de multiplier leurs options : Russie, Union européenne, Amérique du Nord, Amérique du Sud, production africaine et autres marchés internationaux. La sécurité alimentaire repose moins sur l’origine d’un fournisseur que sur la capacité à ne dépendre d’aucun fournisseur unique.
Le blé est devenu bien plus qu’une simple denrée alimentaire. Il est désormais au cœur d’une équation mêlant géopolitique, inflation, climat, commerce international et souveraineté alimentaire. La progression des exportations russes vers l’Afrique peut répondre à une partie des besoins du continent. Mais elle ne règle pas le problème structurel de la dépendance aux marchés internationaux. Pour réduire sa vulnérabilité, l’Afrique devra donc faire plusieurs paris à la fois : augmenter certaines productions locales, diversifier ses fournisseurs, moderniser ses infrastructures, investir dans la recherche agricole et surtout valoriser davantage ses propres céréales. Le véritable défi n’est pas de savoir si l’Afrique peut se passer du blé importé. Il est de faire en sorte qu’une crise mondiale du blé ne puisse plus mettre en péril sa sécurité alimentaire.
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Rebecca FUNDI


