Kinguélé Aval : 35 MW de plus, mais les délestages peuvent-ils enfin disparaître ?

Jovalie ONDO

Le barrage de Kinguélé Aval entre dans une phase décisive. Avec 35 MW de puissance installée et une production annoncée de 205 GWh par an, l’ouvrage représente une avancée majeure pour le système électrique gabonais. Mais derrière les chiffres et les promesses de souveraineté énergétique, une question demeure, simple et brutale : ces nouveaux mégawatts suffiront-ils réellement à tourner la page des délestages dans le Grand Libreville ?

 

Kinguélé Aval

Le remplissage du réservoir de Kinguélé Aval marque une nouvelle étape dans la concrétisation de ce projet stratégique. À terme, les trois turbines de la centrale doivent injecter jusqu’à 35 MW supplémentaires dans le réseau de Libreville. Les autorités et Gabon Power Company présentent cette nouvelle capacité comme un levier important pour renforcer la stabilité du réseau et réduire les interruptions de service.

Mais 35 MW de plus ne signifient pas automatiquement zéro délestage.

C’est là que se trouve le véritable enjeu.

35 MW : une bouffée d’air, pas nécessairement la fin de la crise

Pour mesurer l’importance de Kinguélé Aval, il faut regarder la situation du réseau dans son ensemble.

En 2025, l’administrateur provisoire de la SEEG indiquait que la puissance disponible sur le réseau interconnecté de Libreville était d’environ 260 MW, pour une demande maximale atteignant 310 MW aux heures de pointe. L’arrivée de 70 MW supplémentaires via les centrales flottantes avait alors permis de porter la capacité disponible à environ 330 MW.

Dans ce contexte, les 35 MW de Kinguélé Aval sont loin d’être négligeables. Ils peuvent apporter une marge supplémentaire au réseau et contribuer à réduire les périodes où la production ne couvre pas la demande.

Mais cette marge peut rapidement être absorbée par la croissance de la consommation.

Selon la SEEG, la demande d’électricité du Grand Libreville progresse d’environ 5 % par an. Or, dans une agglomération qui concentre une part importante de la population, des administrations, des entreprises et des activités économiques du pays, chaque nouvelle connexion au réseau vient accroître la pression sur le système.

Autrement dit : le Gabon ne construit pas seulement pour répondre à la demande d’aujourd’hui. Il doit construire pour celle de demain.

La population augmente, les besoins aussi

C’est précisément ici que le débat sur Kinguélé Aval doit dépasser la simple célébration de la mise en service d’un nouvel ouvrage.

Une centrale supplémentaire peut réduire le déficit énergétique à un instant donné. Mais si la demande augmente continuellement, le risque est de voir le système retrouver, quelques années plus tard, les mêmes tensions qu’aujourd’hui.

Le problème énergétique du Gabon n’est donc pas uniquement celui de la quantité d’électricité produite.

C’est aussi celui de la capacité à transporter, distribuer et maintenir cette électricité jusqu’au consommateur.

La Banque mondiale relève d’ailleurs que les infrastructures de transport et de distribution restent inégales et fragmentées et que le Gabon ne dispose pas encore d’un réseau national interconnectant l’ensemble des grands pôles régionaux. Elle souligne également que le réseau de Libreville demeure confronté à un déficit énergétique et à des contraintes d’infrastructures.

Voilà pourquoi une centrale de 35 MW ne peut, à elle seule, régler l’ensemble des problèmes du système électrique.

Produire davantage, oui. Mais acheminer l’électricité aussi

C’est l’une des questions que les consommateurs gabonais sont en droit de poser.

À quoi sert une capacité de production supplémentaire si le réseau de transport et de distribution n’est pas suffisamment robuste pour l’acheminer ?

Les récents épisodes de coupures ont justement montré que la crise ne se résume pas à l’absence de centrales. Des problèmes peuvent également survenir sur les lignes, les postes, les équipements de distribution ou certaines unités de production existantes.

En septembre 2026 encore, des délestages ont été rapportés dans le Grand Libreville, rappelant que l’augmentation de la capacité de production ne suffit pas à elle seule à garantir une alimentation continue.

Le véritable défi est donc celui d’un système électrique complet : production, transport, distribution, maintenance et capacité à absorber la croissance future de la demande.

Kinguélé Aval peut-il réellement changer la donne ?                                       

Oui, le barrage peut apporter une contribution importante.

Les chiffres sont loin d’être symboliques : 35 MW de puissance installée et 205 GWh de production annuelle annoncée. Lors de la présentation du projet en 2021, Gabon Power Company indiquait que cette production devait représenter environ 13 % des besoins en électricité de Libreville.

Mais il faut éviter de transformer cette contribution en promesse de disparition automatique des délestages.

Même Gabon Power Company présente Kinguélé Aval comme un ouvrage destiné à réduire significativement les interruptions, et non comme une solution isolée permettant à elle seule de garantir leur disparition.

La nuance est importante.

Car la véritable question ne sera pas seulement : combien de mégawatts Kinguélé Aval va-t-il produire ?

Elle sera : combien de mégawatts le Gabon devra-t-il produire demain pour répondre à une population et à une économie qui continuent de croître ?

Le vrai test commencera après l’inauguration

Le succès de Kinguélé Aval ne devra finalement pas être mesuré uniquement par le remplissage de son réservoir, le démarrage de ses turbines ou le nombre de mégawatts injectés sur le réseau.

Il devra être mesuré par une réalité beaucoup plus concrète : le nombre de fois où les ménages du Grand Libreville pourront allumer leurs lumières sans craindre qu’elles ne s’éteignent quelques minutes ou quelques heures plus tard.

C’est là que se trouve le véritable indicateur de souveraineté énergétique.

Si Kinguélé Aval permet de réduire durablement les délestages, d’améliorer la stabilité du réseau et de donner davantage de marge au système électrique, son impact sera considérable.

Mais si, malgré ses 35 MW, les coupures persistent au même rythme parce que la demande progresse plus vite que l’offre ou parce que les infrastructures de transport et de distribution restent fragiles, le pays devra rapidement poursuivre ses investissements.

Une centrale ne suffira pas à elle seule

Kinguélé Aval est donc une bonne nouvelle pour le secteur énergétique gabonais, mais il ne doit pas devenir le prétexte à croire que la crise électrique est définitivement réglée.

Le Gabon a besoin de nouvelles capacités de production, mais également d’un réseau capable de transporter cette énergie, de postes électriques modernisés, de lignes renforcées, d’une maintenance efficace et d’une planification tenant compte de l’évolution démographique et économique.

La promesse est immense : permettre aux ménages de disposer d’une électricité fiable, aux entreprises de travailler sans interruption et aux services publics de fonctionner normalement.

Mais entre produire plus d’électricité et garantir l’électricité 24 heures sur 24, il existe encore tout un système à consolider.

Kinguélé Aval apporte 35 MW supplémentaires.

La vraie question, désormais, est de savoir si le Gabon construira suffisamment vite le reste du système pour que ces 35 MW ne soient pas, demain, simplement rattrapés par la croissance de la demande.

Car le jour où les Gabonais ne parleront plus du barrage parce qu’ils ne parleront plus des délestages, ce sera véritablement le signe que Kinguélé Aval aura rempli sa mission.

 

Jovalie PENDI ONDO

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