Longtemps inséparables, Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko semblent désormais suivre des trajectoires politiques distinctes. Entre création d’un parti présidentiel, réforme des institutions et lutte d’influence, analyse d’une rupture qui pourrait redessiner l’avenir politique du Sénégal.

Lorsqu’ils sont arrivés au pouvoir en mars 2024, beaucoup de Sénégalais avaient le sentiment d’assister à un moment inédit de leur histoire politique. D’un côté, Ousmane Sonko, figure de l’opposition pendant plus d’une décennie, empêché de briguer la magistrature suprême mais véritable architecte du projet politique du PASTEF. De l’autre, Bassirou Diomaye Faye, son plus proche compagnon de lutte, propulsé candidat à la présidentielle quelques jours seulement avant le scrutin après sa libération de prison. Leur victoire, obtenue dès le premier tour, incarnait la promesse d’une rupture avec les pratiques du passé et l’ouverture d’une nouvelle ère politique.
Deux ans plus tard, cette image d’un tandem indissociable appartient désormais au passé.
Les signaux de rupture se sont multipliés jusqu’à laisser apparaître ce que beaucoup d’observateurs considéraient comme inévitable : l’émergence de deux légitimités au sommet de l’État. D’un côté, Ousmane Sonko, leader historique du PASTEF et principal artisan de la victoire électorale. De l’autre, Bassirou Diomaye Faye, président de la République, seul détenteur de la légitimité constitutionnelle issue du suffrage universel.
La création annoncée par le chef de l’État de sa propre formation politique constitue le tournant le plus spectaculaire de cette évolution. Derrière cette décision se cache une logique politique connue dans de nombreuses démocraties africaines : un président qui souhaite gouverner durablement cherche généralement à disposer de son propre appareil politique, indépendant de toute autre personnalité, aussi influente soit-elle. Un parti présidentiel permet non seulement de contrôler les investitures, de structurer une majorité parlementaire et d’assurer la fidélité des cadres, mais aussi de préparer les échéances électorales futures.
Cette stratégie intervient alors même que le pouvoir avait bâti sa campagne sur une critique sévère de l’hyperprésidentialisme sénégalais. Pendant plusieurs années, Ousmane Sonko et Bassirou Diomaye Faye dénonçaient une Constitution concentrant un pouvoir excessif entre les mains du chef de l’État. Leur projet reposait sur une répartition plus équilibrée des responsabilités entre le président de la République, le Premier ministre et les autres institutions.
Dans cette logique de rééquilibrage, une réforme constitutionnelle portée par des députés du PASTEF prévoit notamment que le président de la République ne puisse plus diriger un parti politique ou une coalition durant son mandat. Cette incompatibilité vise à réduire la confusion entre les fonctions de chef de l’État et celles de chef de majorité, régulièrement dénoncée dans l’histoire politique sénégalaise. Le texte s’inscrit dans un ensemble plus vaste de réformes destinées à limiter la concentration du pouvoir présidentiel et à renforcer les contre-pouvoirs.
Toutefois, cette réforme ne produit pas encore ses effets. Si le texte a été adopté dans le cadre du processus parlementaire, certaines dispositions nécessitent encore d’être définitivement validées selon la procédure de révision constitutionnelle prévue par la Constitution sénégalaise. En l’état actuel du droit, rien n’interdit donc juridiquement au président Bassirou Diomaye Faye de créer une nouvelle formation politique.
C’est précisément cette situation qui nourrit aujourd’hui les interrogations. Le président utilise-t-il une liberté que lui laisse encore la Constitution ou prend-il ses distances avec l’esprit des réformes qu’il avait lui-même défendues durant la campagne présidentielle ?
Au-delà du débat juridique, la question est avant tout politique.
Depuis l’indépendance, la vie politique sénégalaise a souvent été structurée autour de grands partis présidentiels. Le Parti socialiste de Léopold Sédar Senghor, puis l’Alliance pour la République de Macky Sall, ont démontré combien la maîtrise d’un appareil politique constitue un levier essentiel pour gouverner. En annonçant la création de son propre parti, Bassirou Diomaye Faye semble s’inscrire dans cette tradition institutionnelle, quitte à prendre ses distances avec le modèle de gouvernance qu’il promettait d’installer.
Face à lui, Ousmane Sonko conserve un atout majeur : il demeure le fondateur du PASTEF, le parti qui a porté la révolution politique de 2024 et qui dispose encore d’une implantation militante particulièrement solide. Sa popularité personnelle reste importante auprès d’une partie de la jeunesse sénégalaise et de la base militante qui s’est mobilisée pendant plusieurs années contre le régime de Macky Sall.
Le rapport de force qui s’installe dépasse donc la simple rivalité entre deux hommes. Il oppose désormais deux sources distinctes de légitimité : celle du président élu, investi par la Constitution, et celle du leader politique qui incarne toujours, pour beaucoup de militants, l’âme du projet initial.
Cette évolution marque un paradoxe saisissant. Arrivés ensemble au pouvoir avec la promesse de transformer profondément les institutions et de mettre fin à la personnalisation du pouvoir, les deux anciens compagnons semblent désormais engagés dans une recomposition où chacun cherche à consolider sa propre base politique.
L’histoire politique du Sénégal montre que les ruptures entre un président et son principal allié ont souvent redessiné durablement le paysage national. Reste à savoir si cette séparation donnera naissance à une compétition démocratique capable de renforcer les institutions ou si elle ouvrira une nouvelle période de tensions au sommet de l’État.
Une certitude demeure : le duo qui incarnait l’alternance de 2024 est entré dans une nouvelle séquence. Celle où l’amitié politique cède progressivement la place à la conquête du pouvoir.
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Reve NGOUL-ALY


