
Après dix-neuf années de mise en œuvre,entre le Gabon et l’Union européenne, l’accord de partenariat dans le secteur de la pêche a pris fin ce lundi 29 juin 2026. Une décision assumée par Libreville, qui entend désormais transformer ses ressources marines sur son propre sol plutôt que de les voir partir brutes vers l’Europe.
Une décision présidentielle mûrie depuis un an
Conformément aux orientations du président de la République, Brice Clotaire Oligui Nguema, le gouvernement gabonais a décidé de ne pas reconduire cet accord, estimant qu’il ne répond plus aux intérêts stratégiques de la Nation. Cette rupture trouve son origine dans une décision annoncée en juin 2025 par le chef de l’État, qui avait engagé une procédure de dénonciation unilatérale des accords de pêche conclus avec l’Union européenne afin d’obtenir un nouveau cadre de coopération.
Conclu initialement en 2007, ce partenariat a fait l’objet de plusieurs évaluations mettant en évidence un déséquilibre structurel dans les retombées économiques qu’il générait pour le Gabon. Une décision donc longuement réfléchie, et non un coup de tête diplomatique.
Un déséquilibre économique jugé intenable
Les chiffres parlent d’eux-mêmes. Le protocole arrivant à échéance générait pour le Gabon une contribution annuelle de l’Union européenne de 1,6 million d’euros, soit environ 1,05 milliard de francs CFA, complétée par près d’un million d’euros versés directement par les armateurs au titre des licences et des captures, soit un total annuel de l’ordre de 2,6 millions d’euros, près de 1,7 milliard de francs CFA.
Sur l’ensemble du cycle 2021-2026, l’Union européenne chiffre sa contribution totale à environ 18 millions d’euros, soit 11,8 milliards de francs CFA. Un montant que les autorités gabonaises jugent largement insuffisant au regard des volumes prélevés dans leurs eaux.
Selon le compte rendu du Conseil des ministres de juin 2025, le président de la République avait notamment relevé que les recettes issues de cet accord ne compensent ni la valeur réelle des captures, ni les coûts assumés par l’État en matière de surveillance et de contrôle, ni les pertes de valeur ajoutée dues à l’absence de transformation locale cela en va de notre economie. Il avait également dénoncé la faiblesse des investissements consentis par les partenaires au titre du développement local, de l’emploi ou du renforcement des capacités nationales, ainsi que les risques accrus de surexploitation des ressources halieutiques, en l’absence de mécanismes partagés de transparence et de suivi scientifique.
Le thon, symbole d’une richesse qui échappait au pays
Le cas emblématique de ce déséquilibre, c’est le thon. Cette ressource précieuse est majoritairement capturée pour être exportée brute, sans jamais passer par des usines de transformation locale. Autrement dit : le poisson sort des eaux gabonaises, mais la valeur ajoutée la transformation, l’emballage, la commercialisation se fait ailleurs, hors du territoire national.
Le potentiel halieutique national, estimé en avril 2024 par la Direction générale des pêches et l’Agence nationale de promotion des investissements, est de 15 000 tonnes de thon et 12 000 tonnes de sardines par an, soit 27 000 tonnes au total,un chiffre inférieur au tonnage de référence de 32 000 tonnes de thon que l’accord avec l’UE autorisait aux navires européens à capturer annuellement. Ce tonnage correspondait en réalité à un plafond contractuel régional, fixé selon les règles de la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique, et non à un gisement propre aux seules eaux gabonaises.
Vers une industrialisation de la filière thonière
Le gouvernement entend désormais favoriser la transformation locale du poisson, la création d’emplois et une meilleure valorisation de ses ressources halieutiques. Désormais, Libreville souhaite que les poissons capturés dans les eaux gabonaises soient débarqués dans les ports du pays, transformés localement et contribuent à la création d’emplois ainsi qu’au développement de l’industrie de la pêche.
Cette ambition de transformation locale s’inscrit dans une planification déjà ancienne mais récemment consolidée : l’industrialisation de la filière thonière figure comme deuxième pilier du Plan national de développement 2024-2026, immédiatement après les infrastructures stratégiques.
D’ailleurs, le mouvement est déjà enclenché sur le terrain. Un géant burkinabè s’est lancé dans l’industrie de la pêche à Libreville, profitant de la dynamique impulsée par Brice Clotaire Oligui Nguema sur la transformation locale. Un signal que les investisseurs régionaux perçoivent déjà des opportunités dans cette nouvelle orientation économique.
La position de l’Union européenne : la porte reste ouverte
Côté européen, le ton se veut conciliant. « L’Union européenne est disposée à aborder les préoccupations exprimées ces derniers mois de façon constructive et transparente », a assuré le siège de l’organisation au Gabon. Bruxelles affirme vouloir construire « un nouvel accord de partenariat de pêche durable, de nouvelle génération, ainsi qu’un nouveau protocole d’application mutuellement bénéfique », dans l’optique d’un cadre rénové et équilibré.
À l’approche de l’expiration du protocole, l’Union européenne indique avoir assuré, avec les autorités gabonaises, une fin ordonnée de l’accord en vigueur. Les deux partenaires ont également travaillé à optimiser l’utilisation de l’appui sectoriel financé par l’UE, en l’orientant vers des projets structurants destinés à renforcer la gouvernance du secteur halieutique et le développement de l’économie bleue.
L’ambassadrice de l’Union européenne au Gabon, Cécile Abadie, avait d’ailleurs plaidé pour le dialogue plutôt que la confrontation, affirmant : « Mon souhait, c’est que nous puissions nous mettre autour de la table et discuter de chacun de ces points le plus rapidement, le plus efficacement possible. »
L’Union européenne a également souligné que les navires européens ciblent des espèces non concurrentes de celles pêchées localement, notamment le thon tropical, et que les opérations de pêche s’appuient sur des recommandations scientifiques garantissant l’exploitation durable des stocks excédentaires.

Le Gabon dans la lignée du Sénégal
Cette décision n’est pas isolée sur le continent. Le Sénégal avait ouvert la voie en 2024 en mettant fin à son propre accord de pêche avec l’UE, et plusieurs États côtiers africains s’orientent vers une révision en profondeur de leurs relations halieutiques avec l’Europe. Une tendance continentale qui traduit une volonté croissante des pays côtiers africains de reprendre le contrôle de leurs ressources maritimes.
Quel cadre pour l’avenir ?
Le Dialogue de partenariat tenu le 8 juin dernier à Libreville entre Bruxelles et le gouvernement gabonais a laissé la porte ouverte à un cadre de coopération renouvelé. Pour Libreville, l’enjeu des prochains mois sera de transformer cette fenêtre diplomatique en une véritable capacité industrielle nationale, capable de répondre au potentiel réel des eaux gabonaises.
À travers cette décision stratégique, le président de la République réaffirme son ambition de bâtir une économie plus souveraine, plus résiliente et davantage créatrice de valeur, dans la vision d’un Gabon moderne, compétitif et prospère, où les richesses nationales sont d’abord mises au service du développement du pays et du bien-être des Gabonaises et des Gabonais.
Marie Celine AKANDA
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